Prévenir la météorisation chez le bovin dans les pâturages de luzerne

L'été dernier, à la Station de recherche agricole de New Liskeard de l'Université de Guelph, une étude menée sur le pâturage a permis d'examiner chez les bovins au pâturage les effets des suppléments sur les performances de croissance, les caractères de la carcasse, le profil des acides gras et les caractères de sapidité. Bien que des essais de recherche sont menés ici toute l'année, cet essai s'est avéré spécial dans le sens où les 39 bouvillons Angus pur sang et croisés pâturaient dans un champ constitué à 80 % de luzerne et n'ont présenté aucun cas de météorisation. Comment est-ce possible? Eh bien, comme tout bon producteur le sait, une once de prévention vaut une livre de guérison. Pour savoir comment prévenir la météorisation, nous devons d'abord connaître son mécanisme et à quel moment elle risque de survenir.

Mécanisme de la météorisation

Il existe deux types de météorisation : gazeuse et spumeuse. La météorisation gazeuse survient quand la bête est incapable d'éructer une accumulation de gaz dans le rumen. Cela peut être causé par plusieurs choses, comme une obstruction de l'œsophage ou la pression sur le nerf vagal. Le second type de météorisation est la météorisation spumeuse. La météorisation spumeuse est plus fréquente chez les bovins de boucherie et survient en parc d'engraissement et dans les pâturages luxuriants.

La cause de la météorisation spumeuse est complexe et n'est pas encore pleinement comprise. Ce que nous savons c'est que la météorisation spumeuse est une accumulation de bulles de gaz qui restent emprisonnées dans le rumen et dont la forme est une mousse stable à base de protéines solubles. On a souvent cru que la teneur en protéines solubles de la plante était la principale cause de la météorisation spumeuse; mais, la recherche a démontré que les protéines solubles, bien qu'étant un facteur contributif, ne sont pas la seule cause de la météorisation spumeuse. Les chercheurs n'ont pu corréler la quantité de protéines dans le liquide ruminal à l'incidence de la météorisationi. Il a été suggéré que les fragments de chloroplastes résultant de la mastication jouent également un rôle dans la production de mousse; les chercheurs ont pu établir une corrélation entre la quantité de chlorophylle dans le liquide ruminal à l'incidence de la météorisationi.

La plante

Les légumineuses sont généralement considérées comme des plantes météorisantes, mais les jeunes céréales et même de l'herbe luxuriante peuvent aussi causer la météorisation spumeuse. Cependant, certaines légumineuses comme le lotier corniculé sont considérées comme non météorisantes, car elles contiennent des tanins condensés. Les tanins condensés ont un effet anti-nutritionnel. Ils interagissent avec les protéines alimentaires, la salive et les cellules microbiennes, ce qui altère le processus digestif et empêche les protéines solubles de la plante d'interagir au même degré dans liie rumen, pour ainsi prévenir la météorisationii.

Cet article portera principalement sur la météorisation attribuable à la luzerne. La luzerne se décompose facilement dans le tube digestif, ce qui se traduit par un taux de passage élevé chez l'animal. Bien qu'un taux de passage élevé soit considéré comme souhaitable en vue d'une consommation accrue, il ne l'est pas s'il y a un risque de météorisation. Les plantes qui se digèrent rapidement favorisent la météorisation, car les microbes du rumen peuvent rapidement décomposer les parois cellulaires de la plante, en libérant les protéines solubles et les chloroplastes plus rapidement. Des variétés de luzerne avec un taux de digestion plus lent sont à l'étude, afin de réduire le risque de météorisation chez les bovins; toutefois, les recherches initiales sur ces variétés ont donné des résultats mitigés dans leur capacité à réduire le taux de météorisationiii. Il est important de garder à l'esprit que ces variétés de luzerne «non météorisantes» sont encore en voie de développement et d'amélioration, alors que nous sommes aux premiers stades de la sélection et du développement.

Habituellement, les agriculteurs sont très concernés par la météorisation lorsque les animaux vont dans le pré de luzerne au printemps. Cette préoccupation est due au fait que le stade végétatif du jeune plant de luzerne est particulièrement propice à la météorisation. Le risque de météorisation est plus élevé lorsque la luzerne est à ses premiers stades végétatifs, comme en préfloraison ou au début de la floraison, et il baisseii à mesure que la plante progresse en maturité. Ce sont les jeunes plants qui sont les plus faciles à digérer, alors que la lignine dans les tiges n'est pas encore très développée (la lignine rend les plants rigides). L'absence de lignine fait en sorte que la plante entière, et non seulement les feuilles, est facilement digestible.Luzerne au stade préfloraison

Figure 1. Luzerne au stade préfloraison

Vous avez peut-être entendu dire que le bétail pouvait aller dans un champ de luzerne sans danger à la suite d'une gelée meurtrière. Ceci est un mythe. Une gelée meurtrière provoque la rupture des cellules du plant de luzerne; le plant en soi est encore intact, ce qui augmente les risques de météorisation. Pour laisser les animaux paître en toute sécurité après une gelée meurtrière, il doit s'écouler au moins une semaine affichant des températures de -9 °C, afin que la luzerne puisse sécher et que les risques de météorisation soient réduitsiv. Gardez à l'esprit qu'il y a risque de météorisation tant que le plant de luzerne est encore vert!

Gestion des animaux

La façon dont les producteurs gèrent les animaux dans les luzernières et autres fourrages météorisants est aussi un facteur important. Lorsque les animaux ont accès au pré de luzerne pour la première fois, assurez-vous qu'ils sont gorgés d'autres aliments à digestion plus lente comme du foin de graminées. Cela permettra de limiter la quantité de fourrage frais qu'ils pourront gaver et aidera à réduire le risque immédiat de météorisation. De plus, il est aussi important de laisser les animaux dans la luzerne par la suite plutôt que de les retirer et de les y réintroduire. Cette pratique est moins drastique pour le système digestif, alors que les microbes du rumen s'adaptent au nouveau régime alimentaire des animaux. La quantité de précipitations que la luzerne reçoit est également un facteur important à considérer. Il est beaucoup moins dangereux d'amener les animaux au pré sous la pluie que 1-3 jours après une pluie, alors que les plantes sont en croissance activeiv. La même chose vaut lorsque le temps tourne de doux à chaud. L'élévation de la température stimule les mécanismes de la croissance de la plante et favorise une croissance rapide, ce qui se traduit par des plantes luxuriantes. Si la luzerne fait partie de votre rotation de pâturages, il est conseillé d'attendre que la rosée du matin ait disparu avant d'y introduire les animaux. La raison de cette pratique est que les teneurs en protéines solubles peuvent changer au cours de la journée, les teneurs les plus élevées étant dans la matinéev. En déplaçant les animaux dans un nouveau pâturage l'après-midi, les teneurs en protéines solubles vont être au niveau le plus bas à ce stade de croissance de la plante.

Produits pharmaceutiques pour prévenir la météorisation

Malgré la bonne gestion des pâturages de luzerne, il est tout de même recommandé d'utiliser une méthode pharmaceutique de prévention de la météorisation. Cela représente un coût supplémentaire, mais la perte d'un animal météorisé représente aussi un coût pour le producteur. Il existe deux principaux produits pharmaceutiques sur le marché pour prévenir la météorisation et ils sont offerts dans une variété de formats. Un additif alimentaire courant pour prévenir la météorisation est le monensin. Le monensin agit en changeant les populations microbiennes du rumen et il peut réduire l'incidence de la météorisation due à la luzerne jusqu'à 80 % iv. Elanco commercialise le monensin sous la marque Rumensin™ et le vend sous la forme d'un bolus (figure 2). Le Rumensin sous forme d'un bolus est pratique, car une fois inséré, les bêtes du producteur sont protégées de la météorisation, mais quelques facteurs doivent être pris en considération avant d'opter pour ce choix, notamment le type d'animal. Par exemple, il n'est pas souhaitable d'utiliser un bolus de Rumensin année après année chez des vaches en sachant que le boîtier de plastique contenant le monensin reste dans le rumen et ne se décompose pas.

Bolus orange et emballage de Rumensin

Figure 2. Bolus de Rumensin

Cependant, l'emploi de bolus est un bon choix pour les bovins d'engraissement ou de finition, car le nombre de fois qu'il faut les retraiter est minime. Un autre point à considérer quand vous utilisez un bolus de Rumensin est que vous «ne pouvez pas voir quand il est à court d'ingrédient actif». Il y a eu des cas où le contenu d'un bolus s'est vidé avant l'échéance prévue. Cela a amené le fabricant à réduire la durée d'activité indiquée sur le bolus. Néanmoins, il est quand même conseillé de garder à l'esprit cette possibilité. Le monensin peut également être ajouté par le fabricant de moulée sous forme de granules, ainsi vos animaux peuvent recevoir leur dose quotidienne de monensin si vous leur servez des aliments au pâturage. Un inconvénient à cette méthode de contrôle de la météorisation est que certains animaux peuvent être bousculés par d'autres avant d'avoir pu ingérer la quantité de médicament requise, ou, dans certains cas, les animaux peuvent refuser de manger le grain.

L'autre produit utilisé pour contrôler la météorisation est le poloxalène, qui agit comme un agent tensio-actif dans le rumen. Les agents tensio-actifs diminuent la tension superficielle dans un liquide. Ainsi, lorsqu'ils sont utilisés dans les cas de météorisation, ils diminuent la tension superficielle de la mousse qui finit par retomber dans le liquide. Cela permet au gaz d'être libéré et aux animaux de l'expulservi.

Phibro Animal Health offre du poloxalène pouvant être saupoudré en couverture sur la nourriture. Ce produit est commercialisé au Canada sous la marque Bloat Guard™. Les producteurs peuvent tout simplement le saupoudrer sur les céréales ou le mélanger au complément minéral en vrac. Un des avantages de cette méthode est que le produit est facile à utiliser, mais comme avec le Rumensin, certains animaux peuvent ne pas en consommer suffisamment pour qu'il soit efficace. Quand il est consommé à la dose adéquate minimale, le risque de la météorisation est inférieur avec le poloxalène qu'avec le Rumensin. En outre, l'entreprise Rafter 8 vend du poloxalène liquide appelé Alfasure™. Ce produit est mesuré dans la source d'eau à l'aide du Dosatron, un doseur proportionnel (figure 3). L'avantage ici réside dans le fait que chaque bête doit boire. Vous avez ainsi la certitude que tous les animaux reçoivent la dose minimale de poloxalène. L'inconvénient est que cette méthode prend un peu plus de travail. Les producteurs doivent s'assurer que le bétail n'a pas accès à d'autres sources d'eau sous une forme quelconque, et que les conduites d'eau et les abreuvoirs sont vérifiés pour la présence de fuites ou les débordements afin de ne pas épuiser l'Alfasure. En utilisant Alfasure, le producteur peut aussi régler la dose de poloxalène pour l'adapter aux niveaux de risque de météorisation. Ce produit est aussi teinté de rouge, pour permettre au producteur de voir s'il est bien mélangé à l'eau.

Système mécanique servant à ajouter des additifs à l'eau d'abreuvement monté sur un panneau à l'extérieur

Figure 3. Le Dosatron utilisé pour ajouter Alfasure à l'eau d'abreuvement

Essai de New Liskeard

Dans l'essai sur la luzerne de New Liskeard, les chercheurs ont utilisé plusieurs stratégies pour gérer la météorisation. Les bouvillons ont été transférés dans une nouvelle section de la luzernière après le dîner, ce qui a permis au taux de protéines solubles des plantes de descendre un peu. Étant des animaux d'expérimentation, les bouvillons ont aussi été soumis à deux formes de contrôle de la météorisation. Un cas de météorisation a même pu être préjudiciable à l'étude. Chaque bouvillon a été traité avec un bolus de Rumensin et l'eau a été médicamentée avec Alfasure. Nous avons utilisé Alfasure de préférence à Bloat Guard pour assurer que tous les animaux puissent en consommer. L'étude a également exigé que 13 bouvillons reçoivent simplement du pâturage, en raison de la difficulté pour les chercheurs de traiter ces animaux avec Bloat Guard. Même dans les groupes de bouvillons nourris avec un complément de maïs, la dispersion en couverture aurait été une mauvaise option, car certains bouvillons ne se sont pas présentés à la mangeoire de céréales.

Les avantages des pâturages de luzerne sont nombreux et l'emportent sur les risques de la météorisation (comme un GJM direct de 1,9 lb dans les pâturages), mais chaque situation est différente. Les producteurs doivent examiner leurs propres exploitations et choisir la méthode de contrôle de la météorisation qui fonctionnera le mieux pour eux et leur bétail. Avec un peu d'effort, il est possible de faire paître de la luzerne à ses animaux en toute sécurité avec des rendements importants pour le producteur. Toutefois, chaque situation est différente et les producteurs doivent utiliser les méthodes de contrôle de la météorisation les mieux adaptées à leur situation.

Références

iMajak,W., Howarth, R.E., and Narasimhalu, P. 1985. Chlorophyll and protein levels in bovine rumen fluid in relation to alfalfa pasture bloat. Revue canadienne des sciences animales. 65:147-156
iiMcMahon, L. R., McAllister, T. A., Berg, B. P., Majak, W., Acharya, S. N., Popp, J. D., Coulman, B. E., Wang, Y. and Cheng, K.-J. 2000. A review of the effects of forage condensed tannins on ruminal fermentation and bloat in grazing cattle. Revue canadienne des sciences animales 80: 469-485.
iiiBerg, B.P., Majak, W., McAllister, T.A., Hall, J.W., McCartney, D., Coulman, B. E., Goplen, B. P., Acharya, S. N., Tait, R. M.,and Cheng, K.-J. 2000. Bloat in cattle grazing alfalfa cultivars selected for low initial rate of digestion: A review. Revue canadienne des sciences animales 80:493-502
ivhttp://www1.agric.gov.ab.ca/$department/deptdocs.nsf/all/agdex6769
vhttps://www.gov.mb.ca/agriculture/livestock/production/beef/prevention-of-pasture-bloat-in-cattle-grazing-alfalfa.html
vihttps://www.ams.usda.gov/sites/default/files/media/Poloxalene%20TR.pdf


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