Effet du poids des bovins de boucherie à l'arrivée en pâturage sur le gain moyen quotidien

Les producteurs dont la semi-finition des bovins se fait au pâturage s'attendent habituellement à obtenir une bonne performance de leurs animaux par des gains moyens quotidiens (GMQ) élevés. Cette attente est fondée sur l'hypothèse réaliste que le pâturage brouté permet aux bêtes de réaliser une performance élevée et de manière relativement peu coûteuse. Toutefois, il arrive très souvent que ce n'est pas ce qui est constaté par les producteurs. Dans de nombreuses situations, ils observent que leurs bovins ne performent pas comme prévu et que les taux de croissance sont même inférieurs à ce qu'ils ont observé au cours de la période d'alimentation hivernale.

Les bovins perdent souvent du poids lorsqu'ils passent de l'alimentation hivernale en confinement à l'alimentation en pâturage. Cela peut être attribué à la période d'acclimatation requise lorsque les bêtes passent d'un régime d'alimentation en confinement constitué surtout de fourrages secs à un nouveau régime de broutage d'herbe fraîche. Cette transition entraîne souvent en une perte de poids qui est partiellement due à la durée requise par les bactéries du rumen pour s'adapter à un régime de fourrages frais qui suit le régime de fourrages et de grains secs.

L'ampleur de la perte de poids dépend aussi de la différence entre le niveau de nutrition de la période de confinement et celui de la période au pâturage. À titre d'exemple, un régime standard en semi-finition procure 1,6 Mcal/lb à 2,4 Mcal/lb d'énergie nette, selon le pourcentage de grains fournis, alors qu'un régime standard au pâturage en mai et au début juin procure une énergie nette d'environ 0,73 Mcal/lb. Quand l'alimentation est plus intensive durant le confinement qu'au pâturage (comme dans l'exemple), la perte de poids peut être importante. Par contre, si le niveau d'alimentation durant le confinement est semblable à celui qui prévaut au moment de la mise en pâturage, les pertes de poids seront minimales.

Hors de cette courte période d'adaptation, le poids et l'âge de l'animal au moment de l'arrivée en pâturage peuvent avoir un effet important sur sa performance en pâturage. Des recherches ont montré que les bovins plus jeunes et moins lourds gagnent plus rapidement du poids que ceux qui sont plus âgés et plus lourds. Cela s'explique par le fait qu'à mesure où les bovins prennent du poids et de l'âge, la déposition de gras augmente. Comme la quantité de gras augmente, le pourcentage d'énergie fournie par l'alimentation qui doit assurer le maintien de l'animal augmente aussi, ce qui réduit la quantité d'énergie disponible pour la prise de poids, et diminue donc le gain moyen quotidien et la performance. Lorsqu'on combine tout cela avec une mauvaise gestion des pâturages produisant une grande quantité de fourrages peu digestes, la réduction du gain moyen quotidien chez les bovins matures et plus lourds peut devenir importante.

La recherche a aussi montré que les animaux soumis à un faible niveau d'alimentation durant la période hivernale présentaient une croissance plus rapide en pâturage comparativement à ceux dont le niveau d'alimentation était élevé durant l'hiver et qui étaient plus lourds au moment de la mise au pâturage. Il s'agit d'un phénomène de croissance compensatoire que les éleveurs peuvent exploiter pour maximiser l'efficacité du bétail au pâturage en matière de production et de coûts. À remarquer que la croissance compensatoire est rarement efficace à 100 %. En effet, les animaux moins lourds à l'arrivée au pâturage, même en présence de gains moyens quotidiens élevés durant la période de broutage, atteignent rarement le poids final des animaux qui sont plus lourds au moment de la mise à l'herbe, même si le gain moyen quotidien de ces derniers est moins élevé. On a constaté que les bestiaux pesant plus de 700 lb à leur arrivée au pâturage présentent le plus grand potentiel de croissance compensatoire, alors que ce potentiel était le moins élevé dans le cas des animaux pesant moins de 500 lb. Bien que le phénomène de croissance compensatoire soit bien connu, il n'est pas très bien compris et on constate des écarts significatifs entre la capacité individuelle des bovins à procurer cette compensation. La croissance compensatoire permet cependant aux éleveurs de réduire leur coût de production en diminuant les coûts de l'alimentation durant la période hivernale, au moment où ces derniers sont habituellement élevés. En agissant ainsi, ils comptent sur le fait que leurs bovins vont se «rattraper» en quelque sorte durant la période en pâturage alors que les coûts des aliments sont beaucoup plus bas. Des gains moyens quotidiens élevés durant la période en pâturage sont nécessaires pour justifier les économies réalisées sur les coûts de l'alimentation hivernale.

Des spécialistes de l'élevage des bovins de boucherie du MAAARO et du Victoria Community Pasture (Woodville, Ontario) ont réalisé un essai au cours de l'été 2019 dans le but de démontrer l'effet du poids des bovins à l'arrivée en pâturage sur le gain moyen quotidien, ainsi que pour observer les effets de la croissance compensatoire. Au début de 2019, le Victoria Community Pasture a mis en place une nouvelle installation permettant de noter facilement le poids de chaque animal à son arrivée dans le pâturage ainsi qu'à son départ. Le dispositif permet d'obtenir les gains moyens quotidiens précis pour chaque animal au cours de la saison du pâturage. L'étude avait pour principal objectif d'établir si le poids de l'animal à son arrivée dans le pâturage avait un effet sur le gain moyen quotidien durant la période de broutage et si on pouvait observer une croissance compensatoire.

Génisses en pâturage dans le Victoria Community Pasture, à Woodville, Ontario, en 2019

Figure 1. Génisses en pâturage dans le Victoria Community Pasture, à Woodville, Ontario, en 2019.

Aux fins de l'étude, 220 génisses ont été sélectionnées et ont été réparties dans deux pâturages distincts. Chaque animal a été pesé à l'arrivée et son poids était consigné électroniquement. La période en pâturage a été de 150 jours, soit du 20 mai au 16 octobre 2019. À la fin de cette période, chaque animal a été pesé et les poids ont aussi été notés électroniquement. Le gain moyen quotidien (lb par jour) a été calculé et les données relatives aux 220 bêtes faisant partie de l'étude ont été recueillies pour analyse. Les animaux ont été répartis selon des catégories de poids et le gain moyen pour chaque catégorie a été calculé (voir le tableau 1).

Tableau 1. Effet du poids des bovins au moment de la mise au pâturage sur le gain de poids et le gain moyen quotidien

Catégorie de poids (lb) Poids à l'arrivée (lb) Poids au départ (lb) Gain (lb) Gain moyen quotidien (lb par jour)
< 500 446 597 151 1,01
501-600 569 800 231 1,54
601-700 653 871 218 1,45
701-800 744

973

229 1,53
801-900 832 1006 174 1,16

(Byrne et Van Camp, 2019)

Tels que présentés au tableau 1, les résultats montrent que les bovins qui pesaient moins de 500 lb et ceux qui pesaient plus de 800 lb présentaient le plus faible gain moyen quotidien au pâturage après leur arrivée. Le résultat est conforme avec ce qu'on retrouve dans la littérature scientifique. Les bovins qui pesaient entre 500 et 800 lb ont présenté des gains totaux et des gains moyens quotidiens similaires, ce qui laisse supposer que l'échelle de poids idéale pour mettre les bovins au pâturage est vaste. On doit cependant mesurer aussi la capacité de croissance compensatoire de chaque catégorie si l'on veut bien évaluer l'effet du poids des animaux à leur arrivée en pâturage. La capacité compensatoire mesure comment les poids finaux d'un groupe de bovins de poids moins lourd au moment de la mise en pâturage se comparent à poids finaux d'un groupe de bovins plus lourds à la fin de la saison de broutage. Cette capacité s'exprime par le pourcentage du poids final du groupe qui était le plus lourd au moment de la mise au pâturage. Graphiquement, cela se manifeste par un rétrécissement de l'écart entre les poids au début et à la fin de la période de pâturage (voir la figure 2).

Relations entre la capacité compensatoire des bovins et leur poids

Figure 2. Relations entre la capacité compensatoire des bovins et leur poids.

(Byrne et Van Camp, 2019)

La figure 2 montre la capacité compensatoire associée à différentes catégories de poids du début à la fin de la saison de pâturage. Les animaux dont le poids se situait entre 700 et 800 lb au moment de l'arrivée au pâturage présentaient la plus grande capacité compensatoire puisque leur poids final atteignait 96 % du poids final du groupe d'animaux qui étaient le plus lourds à leur arrivée au pâturage.

La capacité compensatoire est une mesure économique importante. Dans le cadre de cet essai, ce sont les animaux pesant entre 700 et 800 lb au moment de leur arrivée au pâturage (qui ont coûté moins chers à nourrir durant la période hivernale comparativement au groupe qui était le plus lourd à son arrivée au pâturage) qui pesaient, à la fin de la saison, presque autant que les bovins du groupe le plus lourd, lesquels ont coûté plus cher à nourrir durant l'hiver. Par conséquent, le groupe qui pesait le moins à l'arrivée au pâturage serait donc plus rentable que le groupe le plus lourd à son arrivée, au moment de la vente des deux groupes à la fin de la saison de pâturage. Bien que les bovins pesant entre 500 et 700 lb présentaient des performances similaires à ceux qui pesaient entre 700 et 800 lb, les animaux du premier groupe n'offrent pas une croissance compensatoire suffisante durant la période en pâturage pour permettre que les économies réalisées sur leur alimentation durant l'hiver justifient la réduction de leur prix de vente.

Importance de la planification

Cet essai illustre l'importance du poids vif au moment de l'arrivée au pâturage sur la performance des animaux durant la période de broutage. Il montre aussi que les bovins qui pèsent entre 500 et 800 lb à ce moment présentent le plus grand potentiel de performance au cours de la saison de pâturage. Mais dans cette échelle de poids, ce sont les bovins dont le poids se situe entre 700 et 800 lb qui ont le meilleur potentiel en matière de rentabilité puisque leur croissance compensatoire est suffisante pour justifier leur poids inférieur à l'arrivée au pâturage en raison des réductions de coûts d'alimentation durant l'hiver. Toutefois, l'échelle de poids visée à la mise au pâturage varie selon les éleveurs en fonction de leur coût de production en hiver.

La planification d'une bonne performance au pâturage commence dès le début de la période d'alimentation hivernale. Les éleveurs devraient collaborer avec le conseiller en en nutrition animale afin de mettre au point un régime alimentaire qui permet d'obtenir des bovins dont le poids à la mise au pâturage se situe dans l'échelle ciblée. Après la mise au pâturage, une bonne gestion de celui-ci est déterminante pour obtenir des taux de croissance élevés permettant une compensation économique. Si les pâturages sont mal gérés, le gain moyen quotidien des bovins sera faible et leur performance sera insuffisante pour justifier les économies de coûts réalisées durant la période d'alimentation hivernale.

On ne peut pas surestimer l'importance d'avoir à sa disposition des pâturages de grande qualité durant de longues périodes pour réussir à obtenir des taux de croissance compensatoire élevés. Afin d'obtenir des taux de croissance élevés, les pâturages doivent être gardés le plus longtemps possible au stade végétatif.

L'optimisation de la performance et de la rentabilité des bovins de semi-finition en pâturage exige de planifier dès l'automne un régime hivernal d'alimentation conçu pour atteindre des objectifs de performance et faire en sorte que les bovins arrivent au pâturage à un poids cible idéal. Il sera important aussi pour parvenir à ces objectifs de se doter de pâturages dont la qualité élevée se maintient durant de longues périodes. Une telle approche contribuera, avec le temps, à maintenir de bons niveaux de performance et de rentabilité.

Remerciements

Le MAAARO souhaiterait remercier la direction, le personnel et les participants de la Victoria Community Pasture pour leur contribution à cet essai. Le MAAARO aimerait aussi remercier Matthew Van Camp, stagiaire étudiant au MAAARO, pour son aide à la collecte et à l'analyse de données.

Références

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